Obligation de vigilance fournisseur : ce que la loi impose

Le cadre légal de l'obligation de vigilance fournisseur

L'obligation de vigilance vis-à-vis des fournisseurs est l'une des composantes centrales du devoir de vigilance légal. Tant la loi française de 2017 que la directive européenne CSDDD imposent aux grandes entreprises d'étendre leur démarche de vigilance à leurs partenaires commerciaux — et pas seulement à leurs propres opérations.

Cette extension repose sur un constat simple : de nombreuses atteintes graves aux droits humains et à l'environnement se produisent non pas dans les usines ou bureaux des grandes entreprises, mais chez leurs fournisseurs, notamment dans les pays à risque élevé. Exclure ces acteurs du périmètre du devoir de vigilance aurait rendu la loi largement inefficace.

Périmètre exact de l'obligation

La notion de « relation commerciale établie »

En droit français, l'obligation de vigilance porte sur les sous-traitants ou fournisseurs « avec lesquels est entretenue une relation commerciale établie ». Cette expression, issue du Code de commerce, désigne une relation régulière, durable et significative — par opposition à un achat ponctuel ou occasionnel.

La jurisprudence sur le devoir de vigilance n'a pas encore précisément défini les contours de la relation commerciale établie dans ce contexte spécifique. Les tribunaux s'appuient sur la jurisprudence existante relative à la rupture brutale des relations commerciales (article L. 442-1 du Code de commerce) pour dégager des critères : ancienneté de la relation, régularité des commandes, volume des échanges, degré d'exclusivité.

Fournisseurs directs vs fournisseurs indirects

La loi française de 2017 ne précise pas si l'obligation se limite aux fournisseurs directs (rang 1) ou s'étend aux niveaux inférieurs de la chaîne. La CSDDD apporte une précision : elle cible principalement les partenaires commerciaux directs (direct business partners), mais impose d'enquêter sur les niveaux inférieurs lorsque l'entreprise a des raisons plausibles de croire que des impacts s'y produisent.

En pratique, les entreprises sont encouragées à avoir au moins une visibilité sur leurs fournisseurs stratégiques de rang 2, notamment dans les secteurs à risque élevé.

Les obligations concrètes vis-à-vis des fournisseurs

1. Inclure les fournisseurs dans la cartographie des risques

La cartographie des risques doit couvrir les fournisseurs avec lesquels existe une relation commerciale établie. Elle doit identifier :

2. Mettre en place des procédures d'évaluation

Les procédures d'évaluation régulière doivent permettre de vérifier que les fournisseurs respectent les standards attendus. Ces procédures comprennent généralement :

3. Prendre des mesures en cas de risque identifié

Lorsqu'un risque est identifié chez un fournisseur, l'entreprise doit prendre des mesures adaptées :

4. Intégrer des clauses dans les contrats

Les contrats fournisseurs doivent intégrer des clauses spécifiques : code de conduite, droit d'audit, obligation de transparence, conséquences en cas de non-conformité. Ces clauses constituent une base contractuelle pour exiger et faire respecter les standards de l'entreprise.

La responsabilité de l'entreprise donneuse d'ordre

L'entreprise donneuse d'ordre est-elle responsable des violations commises par ses fournisseurs ? La réponse est nuancée :

Elle n'est pas responsable automatiquement des actes de ses fournisseurs — le devoir de vigilance n'institue pas une responsabilité du fait d'autrui au sens strict.

Elle est responsable de ses propres manquements au devoir de vigilance : si elle n'a pas mis en place les procédures requises, si elle a ignoré des signaux d'alerte, si elle n'a pas pris les mesures qui s'imposaient après avoir identifié un risque. Dans ces cas, sa responsabilité peut être engagée pour le dommage qui en résulte.

Ce que ne couvre pas l'obligation de vigilance fournisseur

Plusieurs catégories de relations sont exclues ou limitées :

Bonnes pratiques reconnues

Plusieurs pratiques font consensus parmi les experts et les autorités :

  1. Adopter un code de conduite fournisseur clair, détaillé et traduit dans les langues des pays fournisseurs ;
  2. Intégrer la due diligence dans les processus d'achat : pré-qualification, appels d'offres, renouvellement de contrat ;
  3. Former les équipes achats aux enjeux du devoir de vigilance ;
  4. Mutualiser les audits avec d'autres acheteurs du même fournisseur pour réduire les coûts et la charge ;
  5. Publier le pourcentage de fournisseurs couverts par des évaluations dans le plan de vigilance.

Questions fréquentes

L'obligation de vigilance s'applique-t-elle aux fournisseurs de services (pas seulement de biens) ?

Oui. L'obligation de vigilance ne se limite pas aux fournisseurs de biens physiques. Elle s'applique aussi aux prestataires de services avec lesquels existe une relation commerciale établie, notamment dans les services à forte main-d'œuvre (nettoyage, sécurité, logistique, BTP) qui présentent des risques en matière de droits des travailleurs.

Comment prouver qu'on a rempli ses obligations de vigilance vis-à-vis d'un fournisseur ?

La documentation est essentielle : conserver les questionnaires envoyés et les réponses reçues, les rapports d'audit, les échanges avec le fournisseur sur les plans d'action, les contrats avec clauses éthiques, les formations dispensées. En cas de litige, cette documentation permet de démontrer que l'entreprise a mis en œuvre des procédures de vigilance raisonnables.

Un fournisseur peut-il refuser de se soumettre à un audit ?

Contractuellement, si le droit d'audit est intégré dans le contrat, le fournisseur s'engage à l'accepter. En l'absence de clause contractuelle, le fournisseur peut en principe refuser. Ce refus doit alors être documenté et analysé : il peut constituer un signal d'alerte qui justifie une réévaluation de la relation commerciale.